Nicholas Haque :
Vous avez été élus sur la promesse de transformer le fonctionnement des institutions sénégalaises.
L'un des principaux engagements de votre projet consistait à réformer la Constitution afin de mieux répartir les pouvoirs, en réduisant la concentration des prérogatives entre les mains du Président de la République et en renforçant le rôle de l'Assemblée nationale grâce à un meilleur équilibre des pouvoirs.
L'Assemblée nationale a adopté cette réforme constitutionnelle. Pourtant, elle est aujourd'hui bloquée (Le Conseil constitutionnel a invalidé la loi portant révision de la Constitution sénégalaise, NDLR). Le ministre de la Justice a indiqué que le Président de la République envisageait désormais de soumettre cette question à un référendum (Le ministre du Commerce et de l’Industrie a dit que le referendum n’aurait plus lieu, selon plusieurs médias locaux, NDLR). Pour beaucoup d'observateurs, il ne s'agit plus seulement d'une réforme constitutionnelle, mais d'une véritable lutte autour du pouvoir. Le Sénégal traverse-t-il aujourd'hui une crise constitutionnelle ?
Ousmane Sonko
Non. Absolument pas. Je pense d'ailleurs qu'il ne faut pas employer le mot « crise », parce qu'il n'y a pas de crise et qu'il n'y en aura pas.
Ce que j'observe aujourd'hui, c'est un petit groupe politique qui a pratiquement perdu toute son influence dans le paysage politique sénégalais. Il bénéficie du soutien d'une partie limitée de ce que l'on appelle la société civile, ainsi que de certains médias internationaux qui semblent déterminés à présenter la situation comme une crise.
Or, la réalité est tout autre. Les institutions fonctionnent normalement. L'Assemblée nationale exerce pleinement ses responsabilités.
L'Exécutif exerce pleinement les siennes. Les collectivités territoriales remplissent également leurs missions. Chacun agit dans le strict respect des compétences que lui confère la Constitution.
Il n'existe aucun blocage institutionnel. Il n'existe aucun vide constitutionnel. Il n'y a pas de crise au Sénégal et il n'y en aura pas.
Je tiens d'ailleurs à rassurer tous nos partenaires : le Sénégal demeure un État stable, dont les institutions fonctionnent normalement, et un pays dans lequel ils peuvent continuer à investir en toute confiance.
Nicholas Haque
Pourtant, cette réforme porte précisément sur la répartition du pouvoir. Vous souhaitiez limiter certaines prérogatives présidentielles et renforcer les pouvoirs du Parlement. Le Président de la République, qui avait pourtant défendu ces mêmes engagements pendant la campagne présidentielle, refuse aujourd'hui d'accompagner cette réforme. N'est-ce pas, en soi, le signe d'une crise politique ?
Ousmane Sonko
Je ne le crois pas. Il faut d'abord rappeler que l'Assemblée nationale a agi dans le strict respect de la Constitution. La Constitution reconnaît aussi bien au Président de la République qu'aux députés le droit de prendre l'initiative d'une révision constitutionnelle.
Les députés ont exercé ce droit. Une proposition de loi constitutionnelle a été déposée. Elle a été examinée. Elle a été adoptée à une très large majorité. Elle a ensuite été transmise au Président de la République conformément à la procédure prévue par la Constitution. Tout cela s'est déroulé dans le respect absolu des règles constitutionnelles. Il n'y a donc rien d'anormal.
Nicholas Haque
Mais le Président ne l'a pas soutenue.
Ousmane Sonko
Si vous avez l'occasion de l'interroger, il sera sans doute la personne la mieux placée pour expliquer pourquoi il prend aujourd'hui ses distances avec des engagements qu'il défendait, en réalité, avec encore plus de conviction que moi. Les faits sont publics. Ils sont connus de tous.
La quasi-totalité des dispositions contenues dans cette réforme constitutionnelle figuraient déjà dans le programme sur lequel le président Bassirou Diomaye Faye a été élu.
La seule question qui peut véritablement faire l'objet d'un débat concerne l'encadrement du pouvoir de dissolution de l'Assemblée nationale par le Président de la République ainsi que le pouvoir de censure du Gouvernement par le Parlement.
En dehors de ce point précis, l'ensemble de la réforme reprend les engagements qui avaient été pris devant les Sénégalais pendant la campagne présidentielle.
Nicholas Haque
Pour beaucoup d'observateurs, cette question dépasse désormais la simple procédure constitutionnelle. Elle touche au fonctionnement même de la démocratie. Dans une région où plusieurs pays ont connu des coups d'État et où les institutions démocratiques sont régulièrement fragilisées, cette réforme devait précisément permettre de mieux équilibrer les pouvoirs. Si le Président refuse désormais de soutenir ces réformes, cela ne risque-t-il pas d'affaiblir la démocratie sénégalaise ?
Ousmane Sonko
Je ne partage pas cette analyse. Les Sénégalais ont souhaité ces réformes. Vous n'avez vu aucune mobilisation populaire contre elles. Au contraire, je suis convaincu que si ces réformes étaient aujourd'hui soumises au vote des Sénégalais par référendum, une très large majorité les approuverait. C'est ma conviction profonde.
Mais un désaccord politique entre deux institutions ne constitue pas une crise constitutionnelle. C'est le fonctionnement normal d'une démocratie.
Nicholas Haque :
Certains estiment néanmoins que cette situation est sans précédent dans l'histoire politique du Sénégal.
Ousmane Sonko
C'est vrai. Cette situation est inédite dans notre pays. Elle est peut-être même relativement rare sur le continent africain. Mais ce caractère inédit ne signifie pas qu'il s'agisse d'une crise. Permettez-moi de prendre deux exemples.
Aujourd'hui, en France, le président Emmanuel Macron gouverne sans majorité parlementaire. Personne ne prétend pour autant que la France traverse une crise institutionnelle ou que sa démocratie ne fonctionne plus.
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat peuvent conduire un président à perdre sa majorité au Congrès. Si le président Donald Trump — ou n'importe quel autre président américain — devait perdre cette majorité, parlerait-on automatiquement d'une crise constitutionnelle ? Évidemment non.
Le fonctionnement démocratique repose précisément sur l'équilibre entre les institutions, sur le débat politique et sur le respect des procédures constitutionnelles. Le Sénégal ne fait pas exception. Nos institutions continuent de fonctionner. Notre Constitution continue d'être respectée. Chaque institution exerce les compétences qui lui sont attribuées. C'est exactement ainsi qu'une démocratie constitutionnelle est censée fonctionner. Il n'y a donc pas de crise. Il y a simplement un débat démocratique. [A suivre]






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